Dictionnaire philosophique
Article Torture

Introduction

A. Le Dictionnaire :

Formule du dictionnaire prisée au XVIIIème ; ses avantages :

Classification simple et pédagogique

Multiplicité et diversité des entrées
Longueur modérée des articles : exposés plus rigoureux et efficaces
Plus facile d’échapper à la censure : côté anodin en apparence des articles. Les autorités ne se méfient pas de la forme qui a priori est purement informative.

B. Le dictionnaire philosophique portatif ou la raison par alphabet (1764 – 1769).

Une œuvre de combat : au départ examen critique de la religion puis instrument de lutte en faveur du progrès, de la justice et de la tolérance.

C. Article Torture

Un réquisitoire contre une pratique judiciaire.

La forme du texte : 5 § abordant chacun le problème sous des angles divers

Utilisation constante de l’ironie pour faire prendre conscience du caractère inhumain, révoltant d’une façon de procéder passée dans les habitudes.

D. Axes de lecture

La nature du texte : un article de dictionnaire qui envisage une notion sous ses différents aspects.
La dénonciation de la torture
Les éléments de satire

I. La diversité d’approche du problème : l’expression de la " question " et les domaines envisagés

A. Les différentes dénominations

Le titre

Différentes dénominations au fil du texte : au moins une utilisation dans chaque §.cf. relevé.

La diversité des dénominations peut être expliquée par la diversité des contextes.

B. Les différents contextes

§1

Référence historique (histoire romaine) et renvoie à une situation de domination (maître / esclave). Passage à un contexte juridique et légal qui est celui du XVIIIè : cf. vocabulaire judiciaire (conseiller de la Tournelle, cachot). Expressions grande et petite torture reprennent terminologie officielle. La présence du chirurgien est également un fait réel.

§2

Continuité du premier : même personnage, le magistrat mais vu dans sa vie privée et non plus dans l’exercice de ses fonctions. Passage vie professionnelle / vie privée (dîner, femme, chez lui ; évocation d’une situation familière, conversation magistrat – épouse). La torture franchit les limites de la prison mais reste au centre, devient sujet de dialogue en se banalisant.

§3

Contexte différent : comparaison avec les Anglais avec pour thème les notions d’humanité et d’inhumanité. Domaine de la politique internationale.

§4

Sans transition. Une anecdote sous forme narrative. L’affaire La Barre, soumis à la torture pour impiété. Portrait rapide, chefs d’accusation, châtiment. Insistance sur disproportion entre la faute commise et la nature de la condamnation.

§5

Élargissement : le jugement des autres nations.

Les différents contextes évoqués mettent en relief les conditions d’utilisation de la question.
Le but de Voltaire : dénoncer, faire réfléchir.

II. La dénonciation de la torture

A. Une fausse justification historique

Référence à l’histoire romaine : montrer de quelle manière on peut officiellement justifier l’application de la torture. Relation esclaves / animaux. Au XVIIIè , un accusé est progressivement réduit à l’état d’esclave ou d’animal : on peut alors le soumettre à la torture sans remords et avec la caution des Anciens.

B. Le processus de déshumanisation

Portrait du prisonnier : description réaliste , caractérisations soulignent un état de délabrement, de déchéance physique, résultat d’un passage au cachot.

C. La banalisation de la torture

(Normalisation, ce qui est exceptionnel finit par devenir habituel, normal)

Évocation de la conversation magistrat / femme : curiosité, plaisir du récit (va conter) font de la torture une sorte de distraction susceptible d’alimenter les conversations mondaines ou familiales.

Processus de banalisation : accoutumance par étapes successives soulignées par articulations chronologiques (la première fois, la seconde, ensuite). Parallèlement évocation des réactions de la femme (révoltée, elle y a pris goût, question qui traduit la curiosité).

La question au style direct : rapprochement ironique mon petit cœur / donner la question. – amour, affection, tendresse / brutalité, cruauté, souffrance.

L’horreur de la torture est occultée par sa banalisation.

D. La cruauté de ceux qui la pratiquent

1. Le sadisme du magistrat

Torture = un passe-temps sadique. Cf. Il se donne le plaisir, après quoi on recommence

Citation des Plaideurs : phrase anodine, qui pourrait s’appliquer à n’importe quel divertissement, en contradiction avec la réalité : effet de décalage ironique.

Le ton léger et désinvolte du magistrat qui raconte sa journée. Il va conter à sa femme.

2. Le chirurgien ou la perversion de la médecine

Il maintient en vie pour faire souffrir davantage. Détournement de la fonction mise au service de la souffrance infligée au lieu de la souffrance à éviter. Cf. ironie de l’expression : jusqu'à ce qu'il soit en danger de mort. En principe un médecin veille sur son malade jusqu’à ce qu’il soit hors de danger !

III. Les éléments de satire

A. La justice

1. Le danger de la vénalité des charges

§2 : allusion à la vénalité des charges (Le grave magistrat qui a acheté pour quelque argent le droit de faire ces expériences sur son prochain) : suppression des étapes intermédiaires du raisonnement :

achat d’une charge – fonction de magistrat (étape occultée) – donner la question : dénonciation d’un système qui permet d’assouvir son sadisme moyennant finance. Association immorale (argent / sadisme).

Ironie : grave magistrat : opposition apparence extérieure et réalité.

Même procédé ironique au § 4 : , les juges d'Abbeville, gens comparables aux sénateurs romains.

2. Les injustices : la cruauté des juges d’Abbeville -(l'affaire La Barre)

Épisode du chevalier de La Barre illustre, sous forme narrative, avec de nombreux détails l’horreur d’un châtiment disproportionné par rapport à la faute. Une longue phrase = plaidoirie + révolte de Voltaire.

Présentation élogieuse de la victime : identité, origine = bonne famille, qualités

Mais caractère irréfléchi du jeune homme (l'étourderie d'une jeunesse effrénée) = circonstances atténuantes , excuses à un comportement de jeunesse.

Le délit : 2 temps (et même) : surenchère ironique.

Le châtiment : disproportionné. Énumération des étapes du supplice ; horreur, cruauté ; détails concrets. Acharnement : cf. structure de la phrase : non seulement qu’… qu’… et qu’… mais… ; combien… combien… = acharnement sadique des juges.

Disproportion entre le " crime ", un péché de jeunesse, et le châtiment horrible suscite l’indignation.

B. La religion

Intolérance. Le sentiment religieux se réduit à des manifestations extérieures.

C. La satire des mœurs : la cruauté d’une nation

§3 :

illustre le décalage entre apparence et réalité en matière d’inhumanité.

Français = humanité apparente (qui passent pour) mais pratiquent la torture par plaisir.

Anglais = inhumanité apparente ; cause : prise du Canada mais ont renoncé à la torture.

Ironie accentuée par intervention de Voltaire (je ne sais pourquoi) : manière de souligner la distorsion entre le jugement et ceux à qui il s’applique.

En réalité : jugement à inverser : un éloge des Anglais qui ont le sens de l’humanité et du respect de l’homme.

§5 :

Conclusion du texte : ironie amère ; opposition moyen âge / XVIIIè.

Moyen Âge : obscurantisme / XVIIIè : lumières, progrès.

Jugement des étrangers repose sur éléments de civilisation apparente : arts, mœurs. En réalité, France = nation barbare et cruelle.

Conclusion

Prise de position contre une pratique institutionnalisée et incompatible avec la notion de respect de l’homme.

Les armes de la satire : Ironie et émotion : pseudo justifications, barbarie, banalisation. Voltaire s’adresse à la sensibilité et à la réflexion.

Portée de la critique : suppression de la question quelques années plus tard (1780)

Actualité du texte.