Marivaux, L'Île des esclaves

Scène 6 (extrait)

ARLEQUIN, à Iphicrate.
Qu'on se retire à dix pas !

Iphicrate et Euphrosine s'éloignent en faisant des gestes d'étonnement et de douleur. Cléanthis regarde aller Iphicrate, et Arlequin Euphrosine.

ARLEQUIN, se promenant sur le théâtre avec Cléanthis.
Remarquez-vous, Madame, la clarté du jour ?

CLEANTHIS
Il fait le plus beau temps du monde ; on appelle cela un jour tendre.

ARLEQUIN
Un jour tendre ? Je ressemble donc au jour, Madame.

CLEANTHIS
Comment, vous lui ressemblez ?

ARLEQUIN
Eh palsambleu ! le moyen de n'être pas tendre, quand on se trouve tête à tête avec vos grâces ? ( A ce mot il saute de joie.) Oh ! oh ! oh ! oh !

CLEANTHIS
Qu'avez-vous donc, vous défigurez notre conversation ?

ARLEQUIN
Oh ! ce n'est rien, c'est que je m'applaudis.

CLEANTHIS
Rayez ces applaudissements, ils nous dérangent. ( Continuant.) Je savais bien que mes grâces entreraient pour quelque chose ici. Monsieur, vous êtes galant, vous vous promenez avec moi, vous me dites des douceurs ; mais finissons, en voilà assez, je vous dispense des compliments.

ARLEQUIN
Et moi, je vous remercie de vos dispenses.

CLEANTHIS
Vous m'allez dire que vous m'aimez, je le vois bien ; dites, Monsieur, dites, heureusement on n'en croira rien ; vous êtes aimable, mais coquet, et vous ne persuaderez pas.

ARLEQUIN, l'arrêtant par le bras, et se mettant à genoux.
Faut-il m'agenouiller, Madame, pour vous convaincre de mes flammes, et de la sincérité de mes feux ?

CLEANTHIS
Mais ceci devient sérieux. Laissez-moi, je ne veux point d'affaire ; levez-vous. Quelle vivacité ! Faut-il vous dire qu'on vous aime ? Ne peut-on en être quitte à moins ? Cela est étrange !

ARLEQUIN, riant à genoux.
Ah ! ah ! ah ! que cela va bien ! Nous sommes aussi bouffons que nos patrons ; mais nous sommes plus sages.

CLEANTHIS
Oh ! vous riez, vous gâtez tout.

Marivaux, L’île des esclaves, scène 6