Marivaux, L'Île des esclaves

Scène 11 

TRIVELIN et les acteurs précédents.

TRIVELIN
Que vois-je ? vous pleurez, mes enfants, vous vous embrassez !

ARLEQUIN
Ah ! vous ne voyez rien, nous sommes admirables ; nous sommes des rois et des reines. En fin finale, la paix est conclue, la vertu a arrangé tout cela ; il ne nous faut plus qu'un bateau et un batelier pour nous en aller ; et si vous nous les donnez, vous serez presque aussi honnêtes gens que nous.

TRIVELIN
Et vous, Cléanthis, êtes-vous du même sentiment ?

CLEANTHIS, baisant la main de sa maîtresse.
Je n'ai que faire de vous en dire davantage, vous voyez ce qu'il en est.

ARLEQUIN, prenant aussi la main de son maître pour la baiser.
Voilà aussi mon dernier mot, qui vaut bien des paroles.

TRIVELIN
Vous me charmez. Embrassez-moi aussi, mes chers enfants, c'est là ce que j'attendais ; si cela n'était pas arrivé, nous aurions puni vos vengeances comme nous avons puni leurs duretés. Et vous Iphicrate, vous Euphrosine, je vous vois attendris ; je n'ai rien à ajouter aux leçons que vous donne cette aventure ; vous avez été leurs maîtres, et vous en avez mal agi ; ils sont devenus les vôtres, et ils vous pardonnent ; faites vos réflexions là-dessus. La différence des conditions n'est qu'une épreuve que les dieux font sur nous : je ne vous en dis pas davantage. Vous partirez dans deux jours, et vous reverrez Athènes. Que la joie à présent, et que les plaisirs succèdent aux chagrins que vous avez sentis, et célèbrent le jour de votre vie le plus profitable.

Marivaux, L’île des esclaves, scène 11