Le registre polémique

Devoir à partir d'un corpus de textes sur le carnaval, la fête

Questions

1. Relevez et étudiez la métaphore dévalorisante utilisée par Maupassant (Texte A) pour attaquer le carnaval.

2. Quel est le rôle joué par les fausses questions dans le texte A ?

Travail d’écriture d'invention

Rédigez une réponse à l’article de Maupassant où vous prendrez la défense du carnaval en répondant aux questions posées par l’auteur.

Votre texte devra s’inscrire dans le registre polémique.

Vous pourrez étayer votre argumentation en analysant les arguments et les exemples des textes B à E.

Texte A

Voici venus les jours du carnaval, les jours où le bétail humain s'amuse par masses, par troupeaux, montrant bien sa bestiale sottise [...].

Quel bonheur stupide peuvent trouver ces gens à aveugler les passants avec du plâtre ? Quelle joie à heurter des coudes, à bousculer ses voisins, à s'agiter, à courir, à crier ainsi sans aucun résultat pour ces fatigues, sans aucune récompense après ces mouvements inutiles et violents ?

Quels plaisirs éprouve-t-on à se réunir si c'est uniquement pour se jeter des saletés à la face ? Pourquoi cette foule est-elle délirante de joie, alors qu'aucune jouissance ne l'attend ?

Pourquoi parle-t-on longtemps d'avance de ce jour, et le regrette-t-on lorsqu'il est passé ? Uniquement parce qu'on déchaîne la bête, ce jour-là ! On lui donne liberté comme à un chien que la chaîne des usages, de la politesse, de la civilisation et de la loi tiendrait attaché toute l'année.

La bête humaine est libre ! Elle se soulage et s'amuse selon sa nature de brute.

Guy de Maupassant (1850-1893), « Causerie triste », Le Gaulois, 1884.

Texte B

À la vie régulière, occupée aux travaux quotidiens, paisible, prise dans un système d'interdits, toute de précautions, où la maxime quieta non movere maintient l'ordre du monde, s'oppose l'effervescence de la fête. Celle-ci, si l'on ne considère que ses aspects extérieurs, présente des caractères identiques à n'importe quel niveau de civilisation. Elle implique un grand concours de peuple agité et bruyant. Ces rassemblements massifs favorisent éminemment la naissance et la contagion d'une exaltation qui se dépense en cris et en gestes, qui incite à s'abandonner sans contrôle aux impulsions les plus irréfléchies. Même aujourd'hui, où cependant les fêtes appauvries ressortent si peu sur le fond de grisaille que constitue la monotonie de la vie courante et y apparaissent dispersées, émiettées, presque enlisées, on distingue encore en elles quelques misérables vestiges du déchaînement collectif qui caractérise les anciennes frairies. En effet, les déguisements et les audaces permises au carnaval, les libations et les bals de carrefour du 14 juillet, témoignent de la même nécessité sociale et la continuent. Il n'y a pas de fête, même triste par définition, qui ne comporte au moins un début d'excès et de bombance : il n'est qu'à évoquer les repas d'enterrement à la campagne. De jadis ou d'aujourd'hui, la fête se définit toujours par la danse, le chant, l'ingestion de nourriture, la beuverie. Il faut s'en donner tout son soûl, jusqu'à s'épuiser, jusqu'à se rendre malade. C'est la loi même de la fête. […]

On comprend que la fête, représentant un tel paroxysme de vie et tranchant si violemment sur les menus soucis de l'existence quotidienne, apparaisse à l'individu comme un autre monde, où il se sent soutenu et transformé par des forces qui le dépassent. Son activité journalière, cueillette, chasse, pêche ou élevage, ne fait qu'occuper son temps et pourvoir à ses besoins immédiats. Il y apporte sans doute de l'attention, de la patience, de l'habileté, mais, plus profondément, il vit dans le souvenir d'une fête et dans l'attente d'une autre, car la fête figure pour lui, pour sa mémoire et pour son désir, le temps des émotions intenses et de la métamorphose de son être.

Roger Caillois, L'homme et le sacré, 1950.

Texte C

Un des thèmes [de la fête] les plus courants, parmi ceux qui témoignent de la distance par rapport à l'existence courante, c'est la négation des hiérarchies et barrières sociales. Les saturnales, dans la Rome antique, en étaient la meilleure illustration. Durant ces festivités, qui commémoraient l'âge d'or et le règne de Saturne, les esclaves, coiffés du chapeau des hommes libres, revêtus des vêtements de leurs maîtres, avaient le droit de plaisanter avec ceux-ci et de leur dire n'importe quoi. Au Moyen Age et jusqu'à la Renaissance, la fête des fous était marquée par les pitreries des prêtres, les moqueries à l'adresse des plus hauts prélats et des dignitaires du royaume.

Le carnaval, à Rio par exemple, fait descendre tout le monde dans la rue et mêle dans un désordre général gueux et riches. Ailleurs, il est l'occasion de satires, de parodies où sont représentés et critiqués ou même tournés en dérision les gens les plus influents de la ville ou de l'État. Pendant le Halloween, aux États-Unis, les enfants narguent les adultes. Au soir de la Sainte-Agathe, en plein carnaval, les femmes s'arrogeaient tous les droits, ce qui contrastait avec les coutumes patriarcales.

Jean Cazeneuve, La vie dans la société moderne, 1982.

Texte D

Faire la fête, c'est, d'une manière ou d'une autre, n'être plus tout à fait soi-même, laisser la spontanéité jaillir en levant les habituelles barrières que la "convenance" impose. Au masque social que l'individu porte quotidiennement sans s'en rendre compte, se substitue celui d'un personnage mythique, grotesque si possible. Tout ce qui peut contribuer à affaiblir le contrôle de soi-même est fortement recommandé. Les beuveries sont souvent un élément important de la célébration, aussi bien dans la fête des Indiens Papagos en l'honneur de la liqueur de saguaro que dans la fête des vendanges à Neufchâtel et dans beaucoup de variétés du carnaval contemporain. Les bruits, les chants, les effets de foule, l'agitation, la danse, tout contribue, en même temps que l'étrangeté des décors et des costumes, à créer l'indispensable dépaysement. On sait qu'il suffira, la fête finie, d'ôter les masques, de balayer les confettis et de brûler Mardi-Gras , pour retrouver d'un coup le monde de tous les jours, fastidieux peut-être, mais rassurant. […]

Jean Cazeneuve, La vie dans la société moderne, 1982.

Texte E

À certains moments de l'année, tout est bon pour bouger et se rassembler. Peu importe l'occasion (Journées mondiales de la jeunesse, Mondial de foot, Techno Parade, Gay Pride, Armada des voiliers). La théâtralité de ces rassemblements instaure et conforte la communauté. Dans la masse, on se croise, se frôle, se touche, des interactions s'établissent, des cristallisations s'opèrent et des groupes se forment. Curieusement, au cœur de ces bouillonnements, l'affirmation de la personnalité s'enracine dans le mimétisme

Pendant plusieurs siècles, les individus ont cherché à se distinguer les uns des autres. Aujourd'hui, ils veulent se rassembler pour se ressembler, suivre les lois de l'imitation qui privilégient la tribu.

Propos de Michel Maffesoli, Télérama n°2587, 11 août 1999.